Les collections publiques et privées des objets dessinés

Les collections du Cabinet des Médailles

On se rappelle que le point de départ de l’entreprise de Muret était, lors de son embauche en 1830 par Raoul-Rochette, la documentation des nouvelles acquisitions du Cabinet des Médailles. Et sans surprise, les objets de la bibliothèque occupent une place prééminente dans les planches qui nous sont parvenues. Les légendes identifient 632 objets, mais en réalité ils sont 2024 identifiés, soit plus d’un quart des objets dessinés (et tous n’ont certainement pas été repérés).

Les appellations de l'institution évoluent au gré des changements politiques : le « Cabinet des Antiques » est parfois appelé « Cabinet de France » (à deux reprises seulement). Le plus souvent, Muret parle de Bibliothèque royale (correspondant à la Monarchie de Juillet jusqu’en 1848) ou de Bibliothèque impériale (pour le Second Empire après 1851).

Acquisitions et prix

Muret documente en effet une partie des dons et des acquisitions de son temps, effectuées en vente publique ou auprès de vendeurs variés. Par exemple, les deux plaques Campana vendues par Melchiade Fossati en 1832 lors d’un de ses séjours à Paris sont ainsi légendées, pour la première :

Paris décochant une flèche (Raoul Rochette pl.). Fragment d’une frise de terre cuite trouvée à Corneto l’ancienne Tarquinia. Acquis de Monsieur Melchiade Fossati. »

et la deuxième de manière plus précise :

Un pâtre assis sur un autel rustique tient de la main gauche un petit cochon qui crie, et de la droite puise de l'eau à une fontaine dressée devant une statue d'Hercule, derrière laquelle est un grand arbre. Sur le bord de la fontaine, il y a un panier rempli de fruits. Il va probablement faire un sacrifice au Héros protecteur des sources et des fontaines. Le dessous de ce bas-relief est orné d'une bordure de palmettes. Bas-relief de terre cuite trouvé à Corneto l'ancienne Tarquinia. Acquis de Mr Melchiade Fossati en 1832.

Et sous le dessin figure le prix de la transaction, 50 frs.

Ce n’est pas le seul prix à être ainsi écrit, dans les légendes du revers (comme pour cette figurine de Vénus acquis d’Edmond de Cadalvène 100 frs en 1850 ou plus souvent sous le dessin, comme pour cette figurine de Victoire en argent, vendue 150 frs par Maurice Ardant le 10 décembre 1840 ou cette anse de bronze vendue 40 frs par Rousseau en 1847.

Il y a en tout une vingtaine de prix indiqués pour des achats du Cabinet entre 1834 et 1849, auprès de particuliers, de marchands ou lors des ventes Durand en 1836, Canino en 1837, Beugnot en 1840, Rouen et Révil en 1842. Quelques prix sont donnés pour des objets non encore identifiés : antéfixe avec Méduse, candélabre en bronze trouvé en Tunisie, coins monétaires, percussions en bronze ...

Beaucoup d’autres acquisitions sont dessinées sans indication du prix ; parfois un ensemble occupe toute une planche : tous ces reliefs en ivoire ont été achetés à Waddington le 3 février 1853, et tous ceux-ci à Saint-Sauveur le 11 mai 1863.

Les entrées de 1847-1849

Pour mesurer la part des dessins de Muret par rapport aux principales acquisitions archéologiques du Cabinet à son époque, on peut en guise de sondage regarder combien des œuvres mentionnées par Anatole Chabouillet dans sa « Note sur les dons faits au département des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale ainsi que sur les acquisitions principales opérées par le même établissement depuis deux années » (Revue archéologique, 6, 1849, p. 337-351) sont dessinés dans les planches. Le conservateur commence son propos par un plaidoyer pour l’accroissement des collections publics (dont le propos politique est à replacer dans le contexte, un an après les révolutions de février et juin 1848 qui ont amené la seconde République) :

Les accroissements successifs des musées publics sont au nombre des faits qui excitent le plus vivement la curiosité des archéologues. Chaque objet qui vient se ranger dans un dépôt national devient aussitôt la propriété de tous ; chacun peut en jouir, l'étudier, le commenter ; il est à tous du moment qu'il appartient à l’État ; c'est là un communisme qui n'a rien de dangereux et dont tous les esprits vraiment libéraux se réjouiront.

Parmi les dons, Chabouillet commence par évoquer le legs de Jean-Henri Beck de 1846, principalement composé de glyptique romaine et moderne : rien n’est a priori dessiné dans le Recueil. Par contre, les sculptures chypriotes données par Mas-Latrie la même année sont bien présentes.

Des divers dons de Jean de Witte (une coupe laconienne (De Ridder.192), un médaillon d’argent, une statuette de bronze d’Harpocrate (bronze.645), seule une intaille avec Hercule est dessinée.

On retrouve aussi un des poids de Prosper Dupré (celui avec l"éléphant).

Des objets rapportés par Louis Batissier, un des deux marbres de Sidon est dans les planches (mais pas la stèle), une des lampes romaines en terre cuite, mais pas la petite tête de figurine, ou le vase inscrit trouvé à Thèbes d’Égypte. Muret ne s’intéresse pas au camée sur coquille moderne donné par Alexandre Charles Sauvageot, ou bien à la collection iconographique du numismate Guillaume Conbrouse ; en revanche, il est possible que figure dans les planches dédiées des armes préhistoriques celles envoyées par Liljwach, premier médecin du roi de Suède (peut-être sur cette planche). Il est intéressant de citer le texte de Chabouillet qui appuie sur l’intérêt de ces nouvelles séries parce qu'elles ont une provenance (et on peut remarquer que cette indication manque sur la plupart des planches dédiées de son collègue, ce qui rend son assertion un peu optimiste).

Il est intéressant de rapprocher ces restes précieux des peuples du Nord des objets de même nature que l'on trouve tous les jours sur le sol de la Gaule. La Bibliothèque nationale, qui possède de ces curieux monuments, offre la facilité d'étudier ces analogies ; elles sont frappantes, mais seulement il y a des différences importantes à constater. En pareille matière, la connaissance des provenances est un élément qu'il ne faut pas négliger ; à la Bibliothèque Nationale on conserve scrupuleusement ces indications.

Enfin, les quatre figures d’applique étrusques en ivoire données par Charles de Férol, sont bien présentes.

Les achats mentionnés dans l'article semblent plus systématiquement reproduits : une statuette de Mercure, cédée par un peintre M***, trouvé à Arles (bronze.326)  ; les bijoux en or de la baronne Rouen ; les figurines et le relief rapportés par M. de Cadalvène de Cyrène, Calymna ou Amisos ; enfin, les quatre bagues mérovingiennes en or sont figurées sur cette planche, aux numéros 11, 21, 22 et 23.

Si les collections du Cabinet des Médailles occupent la première place dans le Recueil, elles ne correspondent pas entièrement et strictement aux nouvelles acquisitions contemporaines de Muret, qui puise aussi dans l'ancien fonds pour composer ses planches.

Les autres musées

Muret dessine des objets de nombreux musées français, au premier titre duquel le Louvre (cité à 209 reprises dans les légendes), puis le musée de Rouen (dont il connaissait le premier conservateur, Achille Deville,  comme l’abbé Cochet qui lui succède en 1867, tous deux reçus au Cabinet des Médailles, à plus de vingt reprises pour le premier), le musée fondé à Compiègne en 1843 par Antoine Vivenel, le musée de la céramique à Sèvres, le musée d’Évreux (dont il connaissait aussi le conservateur, Théodose Bonnin, pour les publications duquel il a dessiné des objets et qu’il a reçu à la Bibliothèque), le musée de Lyon, le musée de Boulogne-sur-Mer, et le musée de Cluny (appelé « musée Dussomerard » ou « musée de Cluny » ; le 24 juillet 1850 Muret a fait visité les antiques à Edmond Dusommerard, le fils du fondateur du musée Alexandre et premier conservateur des lieux). Le fait de rencontrer tant de conservateurs venus voir les collections du Cabinet a sans doute facilité ensuite ses propres déplacements pour voir leurs collections.

Certaines planches sont dédiées à des œuvres d’un seule musée et témoigne peut-être du résultat d’une visite sur place du dessinateur : au « Musée de Lyon » , au « Musée Vivenel à Compiègne » pour deux planches (ici et )  ou au « Musée du Mans ».

Le déplacement à Compiègne, que l’on devine au nombre de planches consacrées à la collection Vivenel, est confirmé par une note d’Anatole Chabouillet datée du 5 septembre 1861 qui indique dans le registre d’entrée une erreur relevée par Muret dans le numéro de catalogue parmi les achats du Cabinet à la vente Canino de 1843 :

Ce n° [229] est évidemment erroné. M. Muret a vu ce vase au Musée de Compiègne. Il n’y en a pas de semblable au Cabinet. [reg. C p.19]

Muret, on l’a déjà évoqué, dessine aussi des œuvres conservées dans des musées étrangers, mais il est improbable qu’il ait voyagé dans ces lieux ; c’est donc à travers la copie qu’il reproduit ces œuvres, de celle de dessins envoyés, de gravures publiées, ou aussi de moulages.

Effectivement, une partie des dessins de Muret ont été fait d’après des moulages d’autres collections conservées au Cabinet des Médailles : c’est le cas de nombreuses intailles, mais aussi d’objets, comme ceux de l’Ermitage, dont on sait que le département possédait des exemplaires (voir l'article). Il est probable que c’est à partir de ces nombreux moulages qu’ont été effectués la plupart des dessins des œuvres de Russie, et notamment de Kertch.

Les bijoux et pierres gravées du musée de Vienne, en Autriche, proviennent eux des deux grands catalogues publiés par J.C. von Arneth, Die antiken Cameen des K.K. Münz- und Antiken-Cabinettes in Wien: mit XXXV Kupfertafeln en 1849 et Die Antiken Gold- und Silber-Monumente des K. K. Münz- und Antiken Cabinettes in Wien en 1850. Les œuvres de Berlin et du British Museum sont soit tirées de publications et catalogues, soit documentées lors de leur passage sur le marché parisien.

Les collectionneurs privés

Les légendes des dessins donnent le nom de très nombreux collectionneurs privés (176), certains très connus, d’autres encore anonymes pour nous. Muret dessine logiquement les œuvres des collectionneurs qui fréquentent le Cabinet des Médailles. Si on regarde les noms qui reviennent le plus fréquemment, en dehors de ceux dont les collections sont passées aux enchères à Paris (voir article suivent), on trouve Arnold Morel-Fatio (le numismate suisse qui devient conservateur du musée de Lausanne et à qui son fils Ernest vend une bonne partie de la collection de son père après la mort de celui-ci), Léon de Laborde (conservateur au musée du Louvre que Muret a reçu trois fois entre 1851 et 1859), le commandant Auguste Oppermann (son ami dont la collection est léguée au Cabinet en 1874), le vicomte Hippolyte de Janzé (qui mentionne le conseil du dessinateur dans une lettre envoyée à Jean de Witte en 1856 à propos de la publication du catalogue de ses terres cuites : « Le n°36 tête de méduse cornue est-ce que ce n’est pas une représentation de Phoebe ou la lune – M. Muret qui l’a dessiné l’entendait ainsi. » (Institut, Ms2245, feuillets 674-675, lettre de Janzé à J. de Witte, 1er mars 1856) - l'applique est figuré dans le volume 11), l’avocat Badeigts de Laborde , Joseph Vattier de Bourville (qui a vendu des objets de Cyrénaïque au Cabinet des Médailles comme à Jean-Baptiste Muret pour sa collection). On connait peu de chose sur le comte de Monlezun, qui achète à la vente Durand et est mentionné à quinze reprises ; il a visité la salle des antiques avec Muret le 22 novembre 1850.

Beaucoup de noms de collectionneurs parisiens donc, ou ayant séjourné à Paris ; mais une particularité du Recueil est aussi de regorger de nom de collectionneurs et amateurs de province (voir le mémoire que leur a consacré M. Vauquelin) ; ainsi, Pierrette Victoire Febvre, de Mâcon, qui est la plus mentionnée, à 54 reprises, le médecin et conservateur Ambroise Comarmond de Lyon, Jean Baptiste Auguste Poncelet ou le baron Oliver de Wismes. Nous n’avons pas de source directe sur les voyages ou déplacements de Muret ; on sait qu’il a dessiné chez A. Comarmond avant 1852 grâce à une allusion dans un ouvrage publié par Magnin en 1852 (Histoire des marionnettes en Europe : depuis l'antiquité jusqu'à nos jours) :

M. Muret a dessiné chez M. Comarmont à Lyon une autre figurine de bronze toute semblable, […]. [p. 44]

 

Cécile Colonna

Pour citer cet article : Cécile Colonna, « Les collections publiques et privées des objets dessinés », dans Digital Muret, mis en ligne le 03/10/2022, https://digitalmuret.inha.fr/s/digital-muret/page/collections_publiques_privees

 

Lire la suite : Le marché de l'art.

Bibliographie

M. Vauquelin, Collectionner les antiquités nationales en province au XIXe siècle : sur quelques noms cités dans les albums de Jean-Baptiste Muret, mémoire de recherche de master 2, soutenu à l'École du Louvre, 2018.