Les objets dessinés par Muret

Le petit et le fragment : la culture matérielle de l’antiquité

Les objets dessinés par Muret concernent l’antiquité, principalement grecque, étrusque et romaine, mais aussi l’Égypte, l’Orient et l’archéologie médiévale, couvrant aussi bien l’art que l’archéologie. Ils relèvent presque exclusivement de ce qu'on appelle aujourd'hui en archéologie le "petit mobilier" : objets usuels (instruments, lampes, armes, bijoux ...) ou petite statuaire. On ne remarque que de rares excursions vers l’architecture : une vue de ruine, le fronton sculpté d’Egine ; aucun site archéologique n’est évoqué. Les objets apparaissent donc sur la planche comme dans une vitrine contemporaine, dépourvus de contexte.

Les objets présentent une grande variété : la série la plus nombreuse est la petite sculpture, de bronze et de terre cuite, mais d’autres ensembles sont conséquents : les parures (majoritairement regroupés dans le volume 2), les vases en terre cuite, grecs, étrusques ou romains, mais aussi de bronze ou de verre, un instrumentum assez pléthorique. Les lampes romaines en terre cuite avec une scène figurée en relief sur le médaillon forment une série importante, tout comme l’armement (essentiellement regroupé dans le recueil n°7), avec des épées, poignards, pointes de flèche ou de lance, mais aussi casques, armures et différentes pièces de protection ou d’apparat. Les monnaies et les pierres gravées (camées et intailles), pourtant si présentes au Cabinet des Médailles, sont presque toujours dessinées en complément des objets archéologiques qui retiennent toute l’attention du dessinateur.

Ces objets sont des témoins de la vie quotidienne ; on ne trouve sous le crayon de Muret rien d'historique, quasiment pas de portraits de rois ou d'Empereurs, qui ne manquent pourtant pas sur les pierres gravées ou bien sûr les monnaies. Le « grand art », principalement la sculpture antique de marbre, est peu présente. Les « petits objets » qui peuplent les planches sont sans doute au départ le reflet des collections du Cabinet des Médailles, que Muret cotoit tous les jours. Mais les planches de Muret se situent aussi dans la tradition des Cassiano del Pozzo, Caylus ou plus récemment Grivaud de la Vincelle dans la prise en compte des objets usuels, parfois usés ou fragmentaires (voir l'article dédié à cette filiation). Mais ces planches sont sans doute aussi caractéristiques de la majorité des antiques qui se voient à Paris dans les années 1830–1860, dans les collections privées comme dans le marché de l’art : les marbres sont rares, quand les modestes vestiges pullulent.

On en arrive même dans les planches à une inversion des normes : les « petits objets » sont souvent le point de mire de la composition, et les exemples issus de la grande sculpture ou de la peinture servent point de comparaison annexe. Ainsi, sur cette planche, la scène colorée extraite d’une amphore attique à figures noires de la collection Pourtalès occupe le centre de la composition. Au-dessus, le petit motif tracé à la mine de plomb reprend en fait une fresque de Pompéi, bien connue ; l’évocation de cette peinture vient suggérer un rapprochement des deux scènes, et proposer pour la femme du vase une identification avec Ariane abandonnée par Thésée.

Copier d’autres dessins : bâtir une documentation

Si Muret a dessiné d’après nature bien des œuvres qu’il a vu à Paris ou ailleurs, il a aussi copié ou repris un certain nombre de dessins et de gravures publiées. Il en donne les références à 87 reprises (voir le détail plus loin). Il puise souvent les objets qui l'intéressent dans les publications de son temps :  par exemple, il a copié de nombreux motifs dans les ouvrages de l'archéologue italien Giuseppe Micali, parmi lesquels sur cette planche un pied de ciste en forme de Gorgone. La légende du revers nous précise : "Micali, monuments inedits, pl. L. V. " Il s'agit des Monumenti inediti a illustrazione della storia degli Antichi Popoli Italiani, parus à Florence en 1844.

Les ouvrages plus anciens sont aussi mis à contribution. Sur cette planche, c’est dans le Museum Worsleyanum de 1794 que le dessin d'une des sirènes a été repris ; ce livre rare, très cher, avait été publié seulement à 250 exemplaires ; l’un d’entre eux était à la Bibliothèque et a pu ainsi être consulté par Muret. Il suit le voyage de Richard Worsley, membre de la société des Dilettanti, en Grèce et Méditerranée orientale en 1785-1786.

Mais en fait, cette pratique a été beaucoup plus massive, et on a pu retrouver presque 900 images de publications anciennes ou contemporaines qui suggèrent une copie possible de la part de Muret. Elles sont tirées de 190 ouvrages, recueils, catalogues ou revues scientifiques, ce qui montre l'étendue de ses connaissances de la littérature spécialisée. On notera que pour certaines publications contemporaines, le dessin de Muret est plus certainement sa création, qui a ensuite été gravée pour être publiée, plutôt qu'une copie de la publication. C'est une possibilité principalement concernant les publications des savants pour lesquels on est assuré qu’il a fourni des dessins pour publication, en premier lieu Raoul-Rochette et Charles Lenormant (voir la liste des occurences). Le dessin que l'on trouve dans le Recueil peut être celui qui a servi à la gravure, ou bien une autre version dessinée par Muret. Ainsi, le petit taureau de bronze découvert à Auxy en 1832, dessiné dans le recueil n°6, pl. 177, est publié parJ.S.A. Devoucoux et J. de Fontenay dans Autun archéologique en 1848 avec cette légende : « En voici un dessin fidèle dû à l’habile crayon de M. Muret. » (p. 258)

Cette pratique était tout à fait ancienne et courante, même dans les recueils publiés : déjà Montfaucon mêlait originaux et reprises de dessins, alors que Caylus se targuait de ne reproduire que des objets qu’il avait vus lui-même vus, qu’ils soient ou non en sa possession (même si on note quelques exceptions). A l’époque de Muret, la même démarche est adoptée par exemple dans l’Élite des monuments céramographiques de Charles Lenormant et Jean de Witte, qui puise dans des publications existantes et intègre aussi des inédits. Les sources y sont d’ailleurs en partie les mêmes que pour Muret : les publications d’E. Gerhard, les catalogues de collections récentes (Laborde, Blacas, Luynes), quelques anciens recueils antiquaires (Winckelmann, Caylus, Passeri) ; le catalogue des vases Hamilton de Tichbein ; les publications de Millin, Stackelberg, et les Monumenti de l’Institut de correspondance archéologique.

Fréquemment, Muret redonne de la couleur aux représentations au trait qu’il copie, dans une tentative de « rematérialisation » à partir des gravures. La couleur de la terre est représentée pour les figurines ou les vases, comme le vase plastique publié par Stackelberg avec ses lacunes, ou cette figurine de femme, trouvée à Égine, qui est publiée dans l'Expédition scientifique de Morée, ordonnée par le gouvernement français. Architecture, sculptures, inscriptions et vues du Péloponèse, des Cyclades et de l'Attique, Paris, 1831, III, pl. 43.2.

Il redonne ainsi corps à l’objet, mais de façon illusoire et trompeuse, en jouant sur les codes du réalisme de la surface et du matériau. Les aspects de surface manquent alors de subtilité : on s’en rend compte en comparant par exemple deux dessins du même relief mélien conservé au British Museum et figurant Persée venant de décapiter Méduse : Muret a dessiné d’après la publication au trait de Millingen en 1826, tandis que Jean-Charles Geslin a dessiné l’objet vu lors de son voyage à Londres en 1868.

Jean-Charles Geslin, Ile de Milo, Terre cuite applique, British Museum n°202, Dessins aquarellés de l'architecte Jean-Charles Geslin (1814-1885), carton 3, Bibliothèque de l'INHA, NUM 0272 (03).

Cette habitude amène parfois des erreurs, et certains vases voient leurs couleurs inversées : une amphore à figures noires devient à figures rouges, ou un lécythe à figures rouges de la collection Stackelberg, à Oxford, copié d’après le simple relevé de la scène dans sa publication devient à fond blanc, avec de faux ornements ajoutés à la forme.

Muret a dessiné de nombreux bijoux en or de l’Ermitage qui figurent dans la publication de F. Gille, Antiquités du Bosphore cimmérien, 1854 ou celle du comte Ouvaroff l’année suivante, Recherches sur les antiquités de la Russie méridionnale et des côtes de la mer Noire ; il les connaissait également par les moulages que le conservateur de Saint-Petersbourg avait envoyé au Cabinet des médailles après les découvertes de 1831 dans le tombeau de Koul-Oba, en Crimée. Cet envoi est si important pour faire connaître ces objets uniques qu’il est annoncé dans le premier numéro de la Revue archéologique :

M. Florent Gilles, conservateur des Musées et arsenaux particuliers de l'empereur de Russie, vient, avec l'autorisation spéciale de Sa Majesté Impériale, d'adresser au cabinet des antiques de la Bibliothèque royale de Paris une collection de plâtres moulés avec le plus grand soin sur les plus beaux morceaux d'antiquité qui existent au palais de l'Ermitage. (Revue archéologique 1844, p. 402-403)

C. Lenormant atteste quelques années plus tard que Muret dessinait d’après ces moulages, dans un article sur les antiquités cimmériennes :

Cette apparence [de la silhouette trapue des Scythes] est exagérée sans doute, nous l’avons déjà dit, par la manière dont a été rendu, dans l’ouvrage russe, le vase de Koul-Oba [pl. XXXIII]. M. Muret, l’habile dessinateur du Cabinet des antiques, en a fait, d’après l’épreuve galvanoplastique apportée par M. De Gilles, une reproduction où la science des raccourcis est beaucoup mieux rendue. (« Mémoire sur les Antiquités du Bosphore cimmérien », Mémoires de l'Institut national de France, 1861, 24, 1, p. 191‑265, p. 262-263).

Ce dessin ne figure pas dans le Recueil, mais il s’agit certainement de la planche libre conservée dans le fonds des arts graphiques du Cabinet des Médailles et signée de Muret (AGD 65). On y voit la tête du personnage scythe reproduit au centre dans la publication de Gille.

Jean-Baptiste Muret,  Tête de Scythe, mine de plomb, H. 47,5 cm, L. 31 cm, légende au crayon en bas à droite « BN. Tête de Scythe d’après un vase de la collection de St Pétersbourg par M. Muret », BnF, département des Monnaies, médailles et antiques, AGD 65.

Si ce dessin n'y figure pas, dans le Recueil on trouve beaucoup d’autres objets de la collection de l’Ermitage, surtout des bijoux. Ce bracelet aux sphinges est ainsi dessiné avec les déformations qui sont gommées dans la gravure imprimée : il a sans doute été effectué d'après le tirage en plâtre.

Muret a aussi, parfois, dessiné un extrait sélectionné d'une œuvre, comme dans le cas de ce diadème. On remarquera aussi que la couleur dorée est trompeuse, puisque l'original possède également des couleurs émaillées. Mais le dessinateur ne connaissait que des copies incolores de l'objet, gravure ou moulage.

Mettre en couleur les objets copiés de reproductions noir et blanc est donc une pratique qui a permis à Muret de traiter de manière plus homogène copies et dessins devant l’œuvre, mais qui amène un certain nombre d’erreurs, d’omission, et se révèle donc pleine de pièges.

 

Les reconstitutions

Les dessins du Recueil représente tous des objets réels, parfois entiers, parfois sous forme d'extraits (comme on va le voir en détail dans l'article suivant). On ne trouve qu'à deux reprise des reconstitutions visuelles effectuées à partir d’objets et/ou de sources textuelles. Ainsi, cette planche présente deux couronnes ; si celle en or est conservée au musée du Vatican, celle au-dessus est ainsi légendée :

Couronne d’herbe ou graminée. On avait coutume de les donner au libérateur d’une garnison assiégé dans une place ou une armée renfermée dans son camp par l’ennemi. Elles étaient faites avec des plantes arrachées dans l’endroit même où l’action s’était passée. Pline (LXXII C.3.4.5 et 6) en a parlé fort au long et il a nommé tous ceux qui avaient été honorés jusqu’au temps où il écrivait.

De la même manière, la planche suivante montre des petits médaillons en terre cuite, réels, en place dans une couronne restituée.

Dans son Recueil, Jean-Baptiste dessine donc un corpus homogène d'objets antiques relevant du petit mobilier. Il le fait devant chaque oeuvre, et ces dessins d'après original sont souvent confrontés, dans les planches, à des copies de reproductions d'origines diverses - dessins, gravures, médailles, ce qui peut introduire quelques pièges visuels. On perçoit avec cette pratique un enjeu important de l'entreprise de Muret : permettre de faire avancer le savoir, proposer de nouvelles identifications et interprétations, en confrontant objets inédits et publications connues. Ces planches sont comme la trace de ce savoir en mouvement, progressivement mis en ordre, et ils montrent comment les images d'après l'antique publiées les décennies et les siècles passés sont alors consultées, reprises, adaptées pour éclairer les nouvelles découvertes comme les collections des musées. Les images de certaines de ces gravures sont liées aux notices des œuvres concernées, et leurs références complètes sont consultables dans les notices d’Agorha.

 

Cécile Colonna

Pour citer cet article : Cécile Colonna, « Les objets dessinés par Muret », dans Digital Muret, mis en ligne le 03/10/2022, https://digitalmuret.inha.fr/s/digital-muret/page/objets_dessines

 

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Bibliographie

M. Avisseau-Broustet, « Les pierres gravées et les bijoux dans le recueil de Jean-Baptiste Muret », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique : les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 114‑133.

F. Bodenstein, C. Colonna, « Jean-Baptiste Muret (1795-1866), dessinateur du Cabinet des médailles », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique: les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 17‑37.

C. Colonna, « Dessiner, reproduire, recopier.  L’intégration des dessins d’après publication dans le Recueil de Monuments antiques de Jean-Baptiste Muret (1795-1866) », dans A.-H. Klinger-Dollé, V. Krings, F. Pugnière (éd.), Donner à voir l’Antiquité, actes du colloque de Nîmes, 15-17 mai 2019, à paraître.

L. Haumesser, « Le crayon et la patine. Dessiner les bronzes étrusques et italiques au XIXe siècle », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique : les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 98‑113.

N. Mathieux, « Jean-Charles Geslin (1814-1887), les multiples identités d’un employé du Louvre », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique : les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 38‑57.

V. Jeammet, « De l’usage des aquarelles du XIXe siècle pour l’étude des oeuvres antiques au XXIe siècle. Quelques exemples de vases et figurines de la collection du Louvre », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique : les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 134‑151.

M. Pic, « Découvrir les civilisations “barbares” de la Perse au Levant », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique : les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 74‑97.