Périodes, civilisations, chronologie : la difficile mise en ordre

Le centre de ses préoccupations est l’antiquité classique, mais Muret dessine aussi des objets en dehors des civilisations grecques, étrusques et romaines. Le cas des armes a déjà indiqué les limites de ces incursions.

Aux origines de l’art grec

Les planches de Muret comportent environ 140 objets relevant pour nous de l’antiquité égyptienne, et 125 de ce que nous nommons antiquités orientales. Ces œuvres sont réparties dans tous les volumes, parfois mêlés aux objets d’autres civilisations dans des planches. Ils peuvent parfois figurer seuls, comme les peintures égyptiennes, ou les reliefs de Khorsabad.

Cette curiosité pour ces civilisations hautes n’est pas étonnante ; à l'époque de Muret,  l’Égypte est connue depuis longtemps, et on trouve de nombreux objets égyptiens dans la collection Caylus et au Cabinet des Médailles (avec notamment l’apport de la collection de Frédéric Cailliaud en 1822-1824) ; bon nombre des objet dessinés par Muret en proviennent d’ailleurs. Les années 1840-1850 sont celles des grandes découvertes en Assyrie, qui révèlent un nouvel art, bientôt diffusé en France par l’apport de collections et surtout la publication de prestigieux recueils. On retrouve cette curiosité chez Raoul-Rochette, qui est d’ailleurs le rapporteur de la commission chargée d’examiner les envois de Langlois et la collection de Lottin de Laval (Mémoires de l’Académie, XX, 1, p. 17, 55 ; XVIII, I, p. 110, 171) et qui participe à la commission pour la publication monumentale de Khorsabad (Mémoires, XVI, I p. 53-54). Il projette de faire une suite de mémoires sur les principales divinités grecques et leurs rapports avec l’Extrême Orient et images, dont seul parait son Hercule assyrien et phénicien, pour montrer contre Hérodote qu’il y a une influence plus importante de l’Orient que de l’Égypte dans la civilisation grecque (voir pour aller plus loin l'article sur la mythologie).

Charles Lenormant, dans son article de 1844 sur la discipline archéologique pour le premier numéro de la Revue archéologique, dit la même chose :

Ainsi la première question qui se présente est celle de savoir jusqu’à quel point la société classique a profité des civilisations orientales qui l’ont précédée : de là, nécessité absolue d’étudier ces civilisations dans les monuments figurés qu’elles nous ont transmis.[p. 8]

Chez Muret, comme chez ses collègues du Cabinet des Médailles, les objets de ces périodes sont donc avant tout vus comme des indices pour comprendre les origines de l’art grec, qui reste le référent central.  Cette recherche des origines peut même mener jusqu’en Inde, dont on trouve quelques dessins.  Ainsi, sur cette planche autour du motif du monstre, du griffon, un exemple sans doute indien.

 

Cette difficulté à ménager une place de plein droit aux « autres » antiquités est celle de l’époque, et se lit aussi bien dans les publications que dans les classements muséographiques. On la trouve déjà chez Friedrich Creuzer, qui embrasse dans son approche symboliste tout ensemble Inde, Egypte, Grèce et Rome, ou même chez l’archéologue Francesco Inghirami, qui introduit en 1826 dans le vol. 6 de son ouvrage intitulé Monumenti Etruschi o di Etrusco Nome. 6, plusieurs fresques et objets égyptiens en couleur. Au musée du Louvre est créé un département médiéval et un département égyptien dès 1816, et en mai 1847 un premier musée assyrien. Au contraire, au British Museum, il n’y a au départ qu’un seul département d’antiquités, qui est scindé en 1860 en trois, consacrés aux antiquités gréco-romaines, aux monnaies et médailles, et aux antiquités orientales (qui comprenaient étrangement les collections nationales et ethnographiques). En 1866 est créé le département des antiquités britanniques et médiévales, et la même année les antiquités orientales deviennent le département des antiquités égyptiennes et assyriennes.

L’archéologie nationale

Depuis le début du xixe siècle on s’intéresse aux antiquités nationales ; Alexandre Lenoir et Aubin-Louis Millin y ont joué un grand rôle en France, où n’est cependant pas encore créé un « musées des origines ». C’est pendant longtemps au Cabinet des Médailles que sont réunies les collections qui comprennent parfois de véritables reliques nationales, comme le trésor de Childéric. Cependant, c’est moins à Paris qu’au sein des sociétés locales que cette archéologie se développe, surtout concernant la période mérovingienne. Parmi les conservateurs du Cabinet des Médailles, Raoul-Rochette ne s’est jamais intéressé aux découvertes archéologiques françaises, en dehors de ce qui relevait de l’archéologie classique : ni la protohistoire, ni le Moyen-Âge. Au contraire, Charles Lenormant a été lié, un temps, aux travaux antiquaires : Guizot en 1835 « charge Albert Lenoir de rédiger des instructions relatives à l’étude des monuments couvrant la période allant de l’époque gauloise au XIe siècle, Auguste Le Prévost de celle des Monuments religieux du Moyen Âge au XIXe siècle, Mérimée des monuments militaires de toutes les époques et Lenormant des monuments meubles de tous les âges. » (Parsis-Barubé 2011, p. 170). Letronne participe aussi, en tant que membre de l’Institut, à ce comité, avec la parution en 1839-1843 de l'ouvrage Collection de documents inédits de l’histoire de France : instructions du Comité historique des arts et monuments.

Muret incorpore dans ses planches beaucoup d’objet sortis du sol national, de l’époque romaine bien sûr, et jusqu’aux mérovingiens, bien représentés dans l’orfèvrerie. Il dédie des planches spécifiquement à la Gaule, comprise comme la Gaule romaine. Ainsi, toute une série de planches, regroupées principalement dans le volume 3, est consacrée à l’archéologie du sol de la Gaule. Les plus nombreuses sont les figurines en terre cuite de l’Allier, dessinées sur des planches seules ou groupées par deux ; la plupart sont figurées de face et de dos, avec parfois le détail de l’inscription. Il les collectionne aussi en nombre à la même époque avec son ami Auguste Oppermann, et il fréquente Edmond Tudot, ce professeur de dessin de Moulins, également lithographe, qui mène des fouilles à Toulon-sur-Allier qui mettent au jour quantités de figurines de terre blanche, qu’il fait bientôt connaître dans les premières publications consacrées à ce type de production, Les statuettes en terre cuite du centre de la Gaule, 1860 ; Collection de figurines en argile, œuvres premières de l'art gaulois, avec les noms des céramistes qui les ont exécutées, recueillies, dessinées et décrites par Edmond Tudot,..., 1890. Muret est évoqué comme conservateur dans l’ouvrage de 1860 (texte de la pl. 72) ; il faut dire qu’il l’a reçu à plusieurs reprises au Cabinet des Médailles (voir l'article sur la biographie de Muret).

On trouve de nombreuses figurines dessinées par Muret, parfois issues de fond ancien (comme la collection Foucault au Cabinet des Médailles), soit de ces fouilles récentes ; il est probable que toutes celles découvertes à Toulon-sur-Allier l’aient été par Tudot.

Une des statuettes de Vénus publiée par Tudot en 1860 comme étant dans sa collection passe ensuite entre les mains de Muret, avant de transiter par Jules Charvet pour entrer au musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye en 1867 avec tout un lot de figurines semblables.

L’irruption de la préhistoire

À Copenhague dans les années 1820, le conservateur Christian Jürgensen Thomsen expose des trouvailles faites sur le sol national, qu’il répartit en âge de Pierre, âge du Bronze et âge du Fer. Ce système des trois âges successifs devient rapidement la classification chronologique et culturelle fondamentale de l’archéologie préhistorique, dépourvue de toute source écrite. Mais l’appréhension de ces périodes hautes est, avant les années 1850, difficile.

Le savant danois est pourtant venu plusieurs fois à Paris, et Muret lui a même montré les collections du Cabinet des Médailles à trois reprises : le 6 novembre 1851, les armes antiques ; le 20 août 1855 et le 17 décembre 1861, la salle des antiques. Muret dessine quelques silex préhistoriques, ceux trouvés au Danemark et donnés aux musées Français en 1840 par Carl Christian Rafn, professeur à l’université de Copenhague, d’autres trouvés en Angleterre, en France ou sans provenance, mais, on l’a vu, sans indication de date.

  • Vol. n. 7

    arme

    Lame dentelée en silex : harpon ?...

  • Vol. n. 7

    arme

    Fragment de silex avec éclat longitudinal central....

  • Vol. n. 7

    arme

    Lame en demi-lune, courte soie ou douille....

  • Vol. n. 7

    arme

    Hache bipenne, à section losangique....

Voir les silex provenant du Danemark

Pour les périodes plus anciennes, l’archéologie gauloise, en France, ne commence vraiment qu’au milieu des années 1860 ; la période entre dans l’histoire dans les années 1830, avec l’historien Amédée Thierry, mais seulement par les textes. Les seuls objets connus sont les monnaies, que le fils le Muret, Ernest, étudie d’ailleurs et dont le catalogue qu’il avait rédigé parut de manière posthume en 1889. On les trouve sur une seule planche du Recueil (recueil n° 07, pl. 042), pour illustrer l’utilisation des enseignes en forme de sanglier par les Gaulois. Les objets de l’âge du Bronze et de l’âge du Fer sont dessinés en série avec les autres époques, principalement les armes (épées, pointes de flèches, haches …) et les parures (anneaux et surtout torques).

Finalement les planches de Muret sont proches de la démarche muséographique d’un musée archéologique de son époque : on connait souvent peu de contextes, alors la typologie formelle reste le principal repère, avec le matériau, et c'est elle qui ordonne le propos.

Les planches de Muret témoigne de cette période encore floue, où des catégories d’objets sont découvertes, mais sans encore l’apparat conceptuel pour les appréhender. L’un des pionniers a été le général Pitt-Rivers, qui, inspiré par les théories de Charles Darwin (L’Origine des espèces, 1859) expose de manière très innovante les collections du musée d’Oxford, alignant les artefacts sur des critères formels pour en déduire des séquences chronologiques. L’ancienneté de l’homme et aussi la diversité des premières cultures n’est véritablement appréhendée qu’après le milieu du siècle, avec la découverte des industries lithiques, des cités lacustres, des premiers hommes et de leur art mobilier puis pariétal. Gabriel de Mortillet fonde en 1864 la revue Matériaux pour l'histoire positive et philosophique de l'homme : bulletin des travaux et découvertes concernant l'anthropologie, les temps anté-historiques, l'époque quaternaire, les questions de l'espèce et de la génération spontanée, et le premier congrès international d’anthropologie physique et d’archéologie préhistorique a lieu en 1866, année de la mort de Muret.

Un refus de la chronologie ?

Finalement, au-delà des hésitations autour des objets hors de l’antiquité classique, c’est l’ensemble des planches qui semble évacuer la chronologie. Muret ne cite que rarement les civilisations auxquelles se rattachent les objets qu’il dessine ; si la culture gréco-romaine est implicite dans la majorité des cas, les objets venant d’autres temps ou d’autres régions ne sont pas toujours légendés.

Les provenances géographiques inhabituelles sont plus volontiers notées, comme le Sénégal :

Tête de Guib. Couvercle d'un vase représentant l'animal entier. Trouvé au Sénégal.

le Pérou :

Lama, antiquité péruvienne

Massue de bronze avec mélange d'or rapportée du Pérou par M. Dombay en 1786

ou l’Inde :

Fragment de bas-relief trouvé à Isernia en 1786.

Mais les trois figurines péruviennes de cette planche sont mises en série avec d’autres « poupées », le relief indien se trouve sans explication sur une planche consacrée au griffon, et les reliquaires de Mankiala  (six objets) sont comparés avec d’autres pyxis antiques sur trois planche du volume IV, pl. 137, pl. 138 et pl. 139. Seule une du British Museum est indiquée comme « Trouvé à Manikyala près de Kabul en 1830 ». De la même manière, la statuette d’Afrique de l’Ouest parait bien isolée sans aucune légende, tout comme cette figurine ainsi légendée :

 Bouc. Sur le corps de chaque côté inscription en caractère Nagaris.

Certes, au temps de Muret, les datations se font avec peine et incertitude pour la majorité des œuvres, et l’inexistence de coupures disciplinaires incite à se saisir de tous les témoignages disponibles : l'ensemble des plus modestes témoignages de l’ingéniosité antique sont traités ensemble dans les planches. Mais ce qui peut rester opérant en restant dans le cadre d’une même civilisation (qui connait pourtant, on le sait, de grandes variations au cours des siècles) devient vite une aporie. Et la démarche de Muret semble, sur cette question, déjà archaïque, par rapport aux progrès fournis au même moment par historiens et archéologues qui arrivent, peu à peu, à montrer un échelonnement des formes dans le temps et l’espace.

 

Cécile Colonna

Pour citer cet article : Cécile Colonna, « Périodes, civilisations, chronologie : la difficile mise en ordre », dans Digital Muret, mis en ligne le 03/10/2022, https://digitalmuret.inha.fr/s/digital-muret/page/periodes-civilisations-chronologie

 

Lire la suite : Tradition et originalité chez Muret.

Bibliographie

F. Baratte, C. Pilet, J. Lemiere, L. Buchet, J. Bienaimé, La Normandie souterraine, Rouen, 1975.

S. Berthier, Les premières collections publiques d’égyptologie à Paris (1798-1914) thèse de l'École des Chartes, 2011.

M. Charpy, « L’objet et Ses Horizons : La Fabrique Des Objets Exotiques à Paris et New York Au XIXe Siècle », Material Culture Review, 2014, p. 24‑45.

M.-C. Chaudonneret, « “Musées” des origines : de Montfaucon au Musée de Versailles », Romantisme, 24, 84, p. 11‑36.

N. Coye, La préhistoire en parole et en acte :  méthodes et enjeux de la pratique archéologique, 1830-1950, Paris Montréal, 1998.

E. Gady, « Les égyptologues français au XIXe siècle : quelques savants très influents », Revue d’histoire du XIXe siècle. Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, 2006, 32, p. 41‑62.

A. Graceffa, « Antiquité barbare, l’autre Antiquité : l’impossible réception des historiens français (1800-1950) », Anabases. Traditions et réceptions de l’Antiquité, 2008, 8, p. 83‑104.

E. Gran-Aymerich, « Archéologie et préhistoire : les effets d’une révolution », dans E. Perrin-Saminadayar (éd.), Rêver l’archéologie au XIXe siècle: de la science à l’imaginaire, Saint-Étienne, 2001.

A. Hurel, N. Coye (éd.), Dans l’épaisseur du temps :  archéologues & géologues inventent la Préhistoire, Paris, 2011.

J.-M. Lafont, « Les Indo-Grecs. Recherches archéologiques françaises dans le royaume sikh du Penjab 1822-1843 », Topoi. Orient-Occident, 1994, 4, 1, p. 9‑68.

Y. Le Pape, « Fortune et infortunes du patrimoine assyrien dans la seconde moitié du XIXe siècle : la turbulente naissance des principales collections en Europe et aux États-Unis », Romantisme, 2015, 167, 1, p. 101‑120.

Y. Le Pape, « Au péril de Ninive : ambitions, rivalités et polémiques autour des premières collections assyriennes (1842-1900) », dans N. Preiss (éd.), Le XIXe siècle à l’épreuve de la collection, Reims, 2018.

R.-M. Le Rouzic, « Le voyage dans le Levant de Louis-Auguste de Forbin, peintre, directeur du musée royal du Louvre (1816-1841), en mission pour les antiques (1817-1818) », Journal des savants, 2015, p. 139‑182.

S. Moser, « The Visual Language of Archaeology: A Case Study of the Neanderthals », Antiquity, 1992, 66, 253, p. 831‑844.

S. Moser, Ancestral Images: The Iconography of Human Origins, Ithaca, 1998.

S. Moser, Designing antiquity: Owen Jones, ancient Egypt and the Crystal Palace, New Haven, 2012.

S. Moser, Painting antiquity: ancient Egypt in the art of Lawrence Alma-Tadema, Edward Poynter and Edwin Long, Oxford, 2020.

L. Olivier, « Joseph Déchelette, le Musée des Antiquités nationales et la naissance de l’archéologie gauloise », dans S. Péré-Noguès (éd.), La construction d’une archéologie européenne (1865-1914): colloque en hommage à Joseph Déchelette, Drémil-Lafage, 2019, p. 13‑48.

O. Parsis-Barubé, La province antiquaire. L’invention de l’histoire locale en France (1800-1870), Paris, 2011.

M. Pic, « Les Assyriens au musée du Louvre ou à la Bibliothèque impériale ? », Revue d’assyriologie et d’archéologie orientale, 2016, 110, 1, p. 89.

M. Pic, « Découvrir les civilisations “barbares” de la Perse au Levant », dans C. Colonna, L. Haumesser (éd.), Dessiner l’antique : les recueils de Jean-Baptiste Muret et de Jean-Charles Geslin, Paris, 2019, p. 74‑97.

K. Pomian, « Musée archéologique : art, nature, histoire », Le Débat, 1988, 49, 2, p. 57.

B. Savoy, C. Guichard, C. Howald (éd.), Acquiring Cultures: Histories of World Art on Western Markets, Berlin, 2018.

N. Schlanger, « Inventer la préhistoire. Pratiques antiquaires et naturalisations historiographiques », Les nouvelles de l’archéologie, 2012, 129, p. 42‑46.

J. Tanré-Szewczyk, « Des antiquités égyptiennes au musée. Modèles, appropriations et constitution du champ de l’égyptologie dans la première moitié du xixe siècle », Les Cahiers de l’École du Louvre [En ligne], 11 | 2017, mis en ligne le 26 octobre 2017.